La Chambre des Lords a infligé un revers politique majeur au gouvernement britannique en adoptant, à une courte majorité, un amendement clé au Diego Garcia Military Base and British Indian Ocean Territory Bill. Par 132 voix contre 124, les pairs ont exigé que le Royaume-Uni renégocie les modalités financières du traité avec Maurice dans l’éventualité où la base militaire de Diego Garcia deviendrait inutilisable.
Ce vote, loin d’être symbolique, remet en cause l’un des piliers du traité : l’engagement du Royaume-Uni à verser des paiements annuels à Maurice pendant 99 ans, indépendamment des circonstances affectant l’exploitation militaire de la base.
Au cœur des débats figure l’article 11 du traité, qui oblige Londres à poursuivre les paiements même si la base venait à être rendue inopérante, que ce soit en raison du changement climatique, d’une catastrophe environnementale, d’une obsolescence militaire ou d’une attaque hostile.
Pour Lord Craig of Radley, à l’origine de l’amendement adopté, cette disposition expose le Royaume-Uni à une situation jugée « intenable » : payer pendant des décennies pour une base qui pourrait ne plus exister ou ne plus être utilisée.
Les Lords ont dénoncé une absence totale de clause de suspension ou de conditionnalité, ouvrant la voie à des dépenses publiques colossales sans contrepartie stratégique réelle.
Base stratégique majeure dans l’océan Indien, Diego Garcia joue un rôle central dans les dispositifs de défense du Royaume-Uni et, surtout, des États-Unis. Elle est utilisée pour des opérations militaires, de surveillance et de projection de puissance dans une région marquée par les rivalités géopolitiques croissantes.
Mais plusieurs intervenants ont alerté sur les vulnérabilités croissantes du site :
- montée du niveau de la mer liée au changement climatique,
- exposition potentielle à des frappes ciblées en cas de conflit global,
- évolution rapide des technologies militaires pouvant rendre la base obsolète,
- dépendance stratégique aux choix futurs de Washington.
Dans ce contexte, maintenir des paiements automatiques à Maurice a été qualifié par certains Lords de pari financier et sécuritaire hasardeux.
Le traité entérine la reconnaissance de la souveraineté mauricienne sur l’archipel des Chagos, tout en garantissant au Royaume-Uni et aux États-Unis l’usage exclusif de Diego Garcia.
Or, plusieurs pairs ont mis en garde contre un déséquilibre juridique majeur : en cas de manquement britannique (retard de paiement, par exemple), Maurice pourrait résilier le traité, récupérant l’ensemble des droits souverains sur l’archipel.
Un tel scénario placerait Londres et Washington dans une position diplomatique et stratégique extrêmement fragile, sans véritable levier de négociation.
En toile de fond, la situation des Chagossiens reste l’un des angles morts les plus sensibles du traité.
De nombreux Lords ont dénoncé :
- l’absence de consultation directe et formelle de la communauté chagossienne,
- l’exclusion de Diego Garcia des projets de réinstallation,
- une réparation financière jugée insuffisante au regard du préjudice historique subi.
Plusieurs interventions ont rappelé que la légitimité du traité reste fragilisée tant que le droit à l’autodétermination des Chagossiens n’est pas pleinement reconnu et intégré au processus décisionnel.
Selon les estimations avancées lors des débats, le coût total du traité pourrait dépasser 34 milliards de livres sterling sur 99 ans, un chiffre qui a alimenté de vives critiques dans un contexte de pressions budgétaires accrues au Royaume-Uni.
Certains Lords ont souligné le contraste entre :
- les sacrifices demandés aux contribuables britanniques,
- et l’utilisation annoncée de ces fonds par Maurice, notamment pour alléger la pression fiscale sur sa population.
En adoptant cet amendement, la Chambre des Lords a envoyé un message sans équivoque : la ratification du traité ne peut se faire sans garanties financières, juridiques et stratégiques solides.
Si le gouvernement reste attaché à la ratification rapide du texte, ce vote l’oblige désormais à revenir à la table des négociations, sous peine de voir le processus législatif s’enliser davantage.
Au-delà de la technique juridique, le débat révèle une réalité plus profonde : Diego Garcia n’est pas seulement une base militaire, mais un nœud où se croisent souveraineté, mémoire coloniale, sécurité internationale et responsabilité financière.