Alors que la demande de remise en liberté conditionnelle de Mamy Ravatomanga revient devant la justice, Matin+ fait le point sur les arguments en présence — et recueille l'analyse d'un ancien chef enquêteur de l'ICAC sur ce que ce dossier révèle plus largement du fonctionnement de la détention provisoire à Maurice.
Près de dix mois après son arrestation à Maurice, le milliardaire malgache Mamy Ravatomanga voit sa demande de remise en liberté sous caution revenir devant la Bail and Remand Court. Au cœur du débat : dix points précis, allant du risque de fuite à l'état d'avancement de l'enquête, sur lesquels la défense et l'accusation s'opposent point par point.
Ce que plaide la defense
Après près de dix mois de détention provisoire, la défense soutient que l'appréciation d'une demande de bail ne peut plus se limiter aux circonstances de l'arrestation initiale. Elle doit, selon cet argumentaire, intégrer l'ensemble des développements intervenus depuis : témoins déjà entendus, éléments de preuve sécurisés, actes d'enquête encore à accomplir.
Sur le risque de fuite, souvent avancé pour justifier le maintien en détention, la défense retourne un argument financier : les quelque Rs 7,3 milliards d'avoirs actuellement sous attachment order à Maurice constitueraient, selon elle, un lien économique substantiel avec le pays — une fuite compromettant la capacité de son client à défendre ses propres intérêts sur ces actifs.
La défense s'appuie également sur l'appréciation rendue par la Cour suprême elle-même, laquelle a jugé que les éléments de preuve relatifs aux deux premières accusations provisoires n'étaient pas de nature « strong ». Sur la question de la résidence, un point ayant fait l'objet d'une incertitude, la défense affirme avoir communiqué à la FCC un affidavit établissant que le bail de la résidence proposée à Belle-Vue Harel a été renouvelé jusqu'en 2028.
Autre élément invoqué : la correspondance du Parquet National Financier français du 15 mars 2026, confirmant que l'enquête préliminaire concernée avait été classée sans suite dès 2023 et n'a pas été rouverte depuis — un point que la défense oppose à toute présentation de ce dossier comme faisant l'objet d'une enquête française toujours active. Il revient toutefois à la Cour de distinguer cette procédure d'une autre, distincte, concernant le secteur du litchi.
C'est finalement la durée totale de la procédure — près de 300 jours d'emprisonnement — qui constitue, selon la défense, le fil conducteur de son argumentation : la question posée à la Bail and Remand Court n'est plus seulement de savoir si des risques existaient au moment de l'arrestation, mais s'ils demeurent, aujourd'hui, suffisamment établis pour justifier la poursuite de la détention.
Le regard d'un ancien régulateur.
Pour éclairer les enjeux plus larges que soulève ce dossier, Matin+ a interrogé Roshi Bhadain — avocat, ancien ministre des Services financiers et de la Bonne gouvernance, et ancien chef enquêteur de l'ICAC, l'institution devenue depuis la Financial Crimes Commission.
De par sa connaissance directe, acquise dans l'exercice de ces fonctions, du fonctionnement des enquêtes financières et du système de charge provisoire mauricien, M. Bhadain livre une lecture technique de la situation. Selon lui, une détention provisoire de près de 300 jours constitue une durée significative, que la juridiction saisie doit prendre en compte dans son appréciation de la proportionnalité de la mesure — les enquêteurs étant, à ce stade, appelés à finaliser rapidement leurs investigations.
Il rappelle par ailleurs le rôle du Directeur des poursuites publiques (DPP), dont l'aval est requis pour toute objection de la FCC à une libération sous caution, et estime que cette institution devrait exercer une pression accrue pour que les dossiers en cours lui soient transmis dans des délais raisonnables.
Sur le risque de fuite, souvent associé à la nationalité étrangère d'un prévenu ou à la détention d'avoirs à l'étranger, M. Bhadain relativise, à la lumière des standards observés au niveau international, le poids habituellement accordé à ces seuls éléments. Il rappelle l'existence de mécanismes alternatifs reconnus — bracelet électronique, assignation à résidence, obligations de présentation régulière — permettant d'encadrer un tel risque sans recourir systématiquement à la détention.
Interrogé également sur les répercussions possibles d'une détention prolongée dans un dossier financier de dimension internationale, l'ancien ministre des Services financiers évoque un enjeu de réputation pour Maurice en tant que centre financier, notamment au regard de l'attention portée par des organismes tels que la FATF, l'ESAAMLAG ou l'OCDE, ainsi que par les opérateurs économiques étrangers — dont malgaches — actifs dans la juridiction mauricienne.
Il plaide enfin pour une réforme structurelle du régime de la détention provisoire, qu'il présente comme un enjeu de gouvernance judiciaire à l'échelle du système dans son ensemble, indépendamment de tout dossier particulier.
Prochaine étape
La Bail and Remand Court devra désormais déterminer si les motifs invoqués contre la remise en liberté demeurent, au stade actuel de la procédure, suffisamment établis — et quelle portée accorder aux garanties proposées par la défense.
Retrouvez les points soulevés par Roshi Bhadain dans l'édition Matin Plus sur le lien suivant :