Le premier jour de contre-interrogatoire de l’enquêteur principal de la Financial Crimes Commission devant la Bail and Remand Court a fait émerger une question de plus en plus centrale dans l’affaire Mamy Ravatomanga : la FCC dispose-t-elle déjà d’un dossier suffisamment constitué pour justifier son opposition continue à la remise en liberté, ou poursuit-elle encore une enquête largement exploratoire dont plusieurs pans restent à vérifier ?
À mesure que les questions de la défense se sont enchaînées, plusieurs admissions, divergences de versions et investigations encore inachevées ont été mises en lumière. Pris séparément, chacun de ces éléments peut être présenté par la FCC comme faisant partie d’une enquête complexe et internationale. Pris ensemble, ils nourrissent cependant une interrogation plus lourde : la commission cherche-t-elle encore à établir les faits susceptibles de consolider ses soupçons alors que Mamy Ravatomanga demeure en détention ?
C’est précisément ce que la défense semble vouloir établir à travers le contre-interrogatoire.
Christian Ntsay : aucune investigation menée
Sur l’ancien Premier ministre malgache Christian Ntsay, Parhamans Allear a reconnu qu’aucune investigation n’avait été menée.
Cette admission est notable au regard du contexte d’octobre 2025. Paul Bérenger avait alors publiquement déclaré qu’une enquête avait été menée sur Christian Ntsay et qu’aucun élément n’ayant été trouvé, celui-ci avait pu quitter Maurice.
L’enquêteur n’a pas été interrogé sur ces déclarations politiques, mais son témoignage devant le BRC laisse désormais apparaître une différence importante entre ce qui avait été présenté publiquement à l’époque et l’état réel des investigations tel qu’il l’a décrit sous contre-interrogatoire.
Fakim : une seule rencontre et aucune interdiction légale
Le volet concernant Me Junaid Haroon Fakim ancien commissaire de la FCC a également été examiné.
Après avoir d’abord indiqué ne pas se souvenir précisément, Parhamans Allear a finalement reconnu qu’une seule rencontre avec Mamy Ravatomanga avait été identifiée.
Il a également admis qu’aucune interdiction légale n’empêchait cette rencontre à la date concernée et que Me Fakim, exerçant à temps partiel, pouvait avoir une pratique professionnelle.
Là encore, la défense cherche à mesurer la substance réelle d’un volet présenté jusque-là comme faisant partie du faisceau d’éléments entourant l’enquête.
Aucune preuve encore confrontée à Ravatomanga sur les infractions sous-jacentes
Le contre-interrogatoire a ensuite porté sur le cœur même du dossier.
Selon les éléments ressortant de l’audience, aucune preuve relative aux « predicate offences », c’est-à-dire les infractions sous-jacentes susceptibles de fonder une accusation de blanchiment, n’aurait encore été directement confrontée à Mamy Ravatomanga.
Celui-ci n’aurait pas non plus été interrogé jusqu’ici sur ces infractions sous-jacentes.
Cette question est loin d’être secondaire. Si le blanchiment suppose l’existence d’une infraction préalable génératrice des fonds litigieux, la défense cherche précisément à savoir quelles infractions sont aujourd’hui réellement établies, documentées et mises à charge.
Parhamans Allear a également reconnu qu’aucune entraide judiciaire n’avait été engagée avec l’Égypte sur certaines pistes du dossier.
Volet FBI : les versions continuent d’évoluer
L’un des échanges les plus marquants du premier jour a porté sur le volet dit du FBI.
Le montant évoqué serait désormais de 5 millions de dollars, et non de 5 millions d’euros. Selon Parhamans Allear, le FBI aurait lui-même changé de version.
Or, les différentes versions avancées depuis le début de l’affaire ont fluctué.
En novembre 2025, la FCC faisait état de 5 millions d’euros. En décembre, l’enquêteur Jokhoo évoquait 5 millions de dollars. En février 2026, l’ancienne ministre malgache de la Justice Fanirisoa Ernaivo avait mentionné 5 millions d’euros ou 5 millions de dollars. En mai, Singh aurait parlé de 5 millions d’euros lors d’une confrontation. En août, Parhamans Allear affirme désormais qu’il s’agit de 5 millions de dollars.
L’enquêteur a également évoqué une éventuelle falsification de certificats.
La défense a tenté d’introduire une nouvelle version attribuée à Singh, mais une objection a été accueillie.
Autre élément significatif : Parhamans Allear a indiqué ne pas être au courant d’une demande d’entraide judiciaire formulée par Madagascar dans ce dossier. L’équipe juridique de la FCC n’aurait pas davantage été en mesure de confirmer que l’ordonnance d’un juge en chambre constituait un document de Mutual Legal Assistance.
Cette divergence sur la nature même de la démarche judiciaire n’a pas été résolue lors de l’audience.
Rosewood : l’enquête du PNF n’a pas été rouverte, contrairement à ce qui avait été affirmé
Le dossier du Rosewood a également donné lieu à une clarification importante.
Parhamans Allear a reconnu l’existence d’une correspondance du Parquet national financier français confirmant que l’enquête n’avait pas été rouverte.
Il a également admis qu’au moment des faits concernés, le commerce du bois de rose et les produits qui en étaient tirés n’étaient pas illégaux à Maurice.
La FCC affirme toutefois que son enquête porte désormais sur une éventuelle fraude.
Ce développement prend une importance particulière au regard des déclarations faites auparavant autour de ce dossier. La réouverture de l’enquête du PNF avait été présentée comme acquise, notamment lors du passage à Maurice de l’ancienne ministre malgache de la Justice Fanirisoa Ernaivo.
Or, la correspondance officielle du Parquet national financier, désormais reconnue devant la Cour par l’enquêteur de la FCC, établit que l’enquête française n’avait pas été rouverte.
Autrement dit, ce qui avait été présenté publiquement comme une réactivation de l’enquête française ne correspond pas à la position officielle du PNF.
Ce point est d’autant plus significatif que l’enquêteur Jokhoo avait lui-même indiqué en 2025 que le PNF avait rouvert son enquête.
Madarail : des explications déjà fournies, mais encore des investigations
Dans le volet Madarail, Parhamans Allear a évoqué deux montants, soit 3,7 millions et 11,4 millions, qui auraient été payés à Phidromes.
Des documents bancaires lui ont été soumis par la défense.
Selon ces documents, aucun transfert de SONAPAR vers Phidromes n’apparaîtrait.
La défense a également rappelé que Mamy Ravatomanga avait déjà expliqué ces transactions dans un affidavit daté du 19 novembre 2025.
Face à ces éléments, l’enquêteur a indiqué qu’il fallait encore investiguer.
Cette réponse résume à elle seule l’un des grands enjeux du contre-interrogatoire : combien de volets du dossier nécessitent encore des vérifications fondamentales plusieurs mois après l’arrestation ?
Litchi : une nouvelle théorie de conflit d’intérêts
Sur le commerce du litchi, Parhamans Allear a affirmé que Mamy Ravatomanga serait bénéficiaire économique à hauteur de 20 % d’une société de trading.
Cette formulation diffère d’une version précédente attribuée à l’enquêteur Jokhoo, qui l’aurait présenté comme étant le bénéficiaire économique de la société.
Parhamans Allear a également avancé l’existence d’un possible conflit d’intérêts entre Thierry Samtio et Mamy Ravatomanga au motif qu’ils seraient considérés comme des responsables publics.
La défense soutient qu’il s’agit là d’une nouvelle allégation.
L’enquêteur a par ailleurs reconnu ne pas connaître un avis juridique émanant du ministère malgache du Commerce selon lequel le GEL ne serait pas un partenariat public-privé et ses administrateurs ne seraient pas des délégataires publics.
La défense rappelle de son côté que Mamy Ravatomanga avait déjà soutenu devant le PNF qu’il n’était pas délégataire public et que les allocations de quotas de litchi existaient avant la création du GEL.
Phidromes : la Cour refuse que l’audience devienne un « mini trial »
Concernant Phidromes, la FCC soutient qu’aucun travail n’aurait été effectué et que l’accord concerné serait fictif.
La défense a tenté de présenter des éléments destinés à démontrer que les travaux avaient bel et bien été réalisés.
Une objection a cependant été accueillie, la Cour estimant que l’audience consacrée à la remise en liberté ne devait pas se transformer en « mini trial ».
La question de la réalité des prestations demeure donc contestée et n’a pas été tranchée à ce stade.
Samcrete : toutes les sociétés sont privées
Sur Samcrete, Parhamans Allear a allégué des contrats surévalués et l’absence de certains travaux.
Il a toutefois reconnu que l’entrepreneur principal demeurait en place et que toutes les parties concernées étaient des sociétés privées.
Il a également admis qu’aucune démarche d’entraide judiciaire n’avait été engagée avec l’Égypte.
Une fois encore, la défense cherche à mettre en évidence l’écart entre la gravité des soupçons avancés et le degré d’investigation déjà réalisé.
Carlos Ghosn : un vieux dossier remis sur la table
Le nom de Carlos Ghosn a aussi été évoqué.
Parhamans Allear a reconnu qu’il s’agissait d’une affaire ancienne, vieille de plusieurs années, mais a indiqué qu’elle faisait aujourd’hui l’objet d’un nouvel examen.
Me Lobine lui aurait alors lancé : « Après dix ans ? »
La défense rappelle qu’en août 2025, des informations avaient déjà été communiquées au DPP et à la FCC, faisant état du rôle de MNG Jet dans le vol concerné ainsi que de condamnations déjà prononcées contre deux ressortissants américains et un ressortissant turc.
Fanirisoa Ernaivo et la piste d’une vendetta politique
L’ancienne ministre malgache de la Justice Fanirisoa Ernaivo a également été évoquée.
La défense a notamment confronté l’enquêteur à la correspondance officielle du PNF établissant que l’enquête française n’avait pas été rouverte, contrairement à ce qui avait été présenté auparavant à Maurice.
Me Lobine a alors soulevé la question d’une possible « vendetta politique ».
Parhamans Allear a reconnu que Mamy Ravatomanga entretenait depuis longtemps des relations d’affaires avec Maurice.
Sur la question du statut de « Politically Exposed Person », il a indiqué ne pas savoir si Ravatomanga l’avait déclaré, ajoutant que cette information devrait normalement apparaître dans les documents d’ouverture de compte.
Une « fishing expedition » pour justifier la détention ?
Au terme de ce premier jour, le débat dépasse donc largement une simple confrontation sur quelques transactions.
La défense tente de démontrer qu’un certain nombre de pans de l’enquête restent mouvants : versions qui changent, qualifications qui évoluent, investigations qui restent à faire, demandes d’entraide internationale inexistantes, dossiers anciens réactivés et affirmations publiques contredites ensuite par des documents officiels.
Le volet Rosewood en constitue une illustration particulièrement parlante : une réouverture de l’enquête française avait été publiquement présentée comme un fait, alors que le PNF confirme officiellement qu’elle n’a pas eu lieu.
Aucun de ces éléments, pris isolément, ne suffit à démontrer que l’enquête de la FCC est dépourvue de fondement.
Mais leur accumulation permet désormais à la défense de poser une question beaucoup plus incisive : la FCC est-elle encore en train de chercher ce qui pourrait constituer son dossier ?
C’est là que l’expression anglo-saxonne de « fishing expedition » prend tout son sens.
En droit comme dans le langage judiciaire, elle décrit une démarche largement exploratoire dans laquelle on multiplie les pistes et les recherches dans l’espoir de découvrir ultérieurement des éléments pouvant soutenir une accusation.
La FCC peut évidemment poursuivre une enquête complexe aussi longtemps que nécessaire.
Mais devant la Bail and Remand Court, la question est différente : peut-elle continuer à invoquer cette enquête en évolution pour s’opposer à la remise en liberté d’un homme détenu depuis plus de dix mois ?
C’est cette frontière entre la nécessité légitime d’enquêter et le risque de maintenir une personne en détention pendant que le dossier continue à se construire que la défense cherche désormais à placer au centre du débat.
Le contre-interrogatoire se poursuit devant la BRC. Son deuxième jour devrait permettre de voir si cette thèse d’une enquête encore largement exploratoire se confirme ou si la FCC parvient, au contraire, à établir devant la Cour la cohérence et la solidité des éléments sur lesquels elle fonde son opposition à la remise en liberté.